Alice Lewis est IN THE ZONE - Concert ce soir à La Topographie de l'Art (PARIS)
Alice Lewis est In the Zone (dernier album)
par Jean-Yves Leloup
Le cinquième album de la compositrice et chanteuse Alice Lewis, In the Zone, s’écoute comme une suite de paysages, ou de dérives sonores, baignés de mélodies altières, de synthés planants et de refrains lointains, qui semblent évoquer une dimension parallèle, un monde entre deux eaux, un espace liminal entre la nuit et le jour. Un album qui témoigne aussi d’un retour à la vie et à l’équilibre, après de difficiles épreuves vécues par l’artiste.
Majoritairement instrumental, tout en étant porté par des voix — en français ou en anglais — en forme de nuages ou de brouillard, In the Zone possède une couleur musicale intemporelle que les érudits pourraient comparer aux timbres cosmiques de certains albums des années 1970, aux mélodies électroniques de la dream pop ou aux arrangements vintage de certains esthètes britanniques. Pourtant, Alice Lewis a conçu cet album en dehors de toute référence, laissant libre cours à l’improvisation et à l’expérimentation.
Dans son studio, aux airs de laboratoire, installé près des Buttes-Chaumont à Paris, elle tourne ici le dos aux pop-songs de ses albums précédents — elle y reviendra plus tard — pour explorer une musique électronique aux couleurs célestes, composée à l’aide d’une multitude de synthétiseurs analogiques — Juno 6, JX3P et SH-101 de Roland —, de claviers old-school — orgue Farfisa Matador — et d’instruments rares : Koto électronique venu du Japon, Gu Zheng venu de Chine, Nagma Electronic venu d’Inde. Sans oublier des flûtes à bec, le tout passé aux filtres de singuliers boîtiers d’effets — Bim et Bam d’Otto Machines.
« En 2022, mon concept-album, Le jardin perdu, un conte musical conçu avec David Herman, Judah Warsky et la comédienne Anne Alvaro, m’a permis d’explorer de nouvelles sonorités. Et mon travail mené dans l’univers de la musique à l’image m’a aussi poussée vers une musique plus abstraite et instrumentale. J’avais donc envie de composer autre chose que des chansons.
Je voulais aussi mettre en pratique tout ce que j’ai pu apprendre et découvrir au fil de ces dernières années, comme certains instruments, électroniques ou acoustiques, venus de l’Occident ou de l’Asie. Et puis expérimenter différents types de chant et de souffle, la voix étant ici traitée comme un instrument à part entière.
Il s’agissait aussi pour moi de revenir au type d’expérimentations que j’avais menées au cours de mes années d’études à l’école des Beaux-Arts de Cergy, alors que je me consacrais à la sculpture, au dessin et à l’installation. J’ai retrouvé avec cet album des gestes de plasticienne.
L’idée première était de composer des pièces en forme de paysages ou de peintures sonores, portées par des textes suggérant des images très fortes, et de modeler les sons comme s’il s’agissait d’une matière à sculpter. D’ailleurs, pour filer la métaphore picturale, lorsque je compose, je visualise et j’imagine les morceaux et les sons sous forme de couleurs — ce que l’on nomme la chromesthésie, une forme particulière de synesthésie, NDR. “Je sors de la nuit”, par exemple, est un titre vert foncé-noir, sur lequel se détachent des voix à la fois jaunes et gris métallisé. »
DE LA NUIT VERS LE JOUR
À travers ses titres et ses chansons, ce cinquième album onirique se déploie sous la forme d’une traversée nocturne, comme si l’on explorait un univers entre sommeil et conscience, aurore et crépuscule. Autrement dit, un espace liminal, au sens où ce terme désigne une condition ou une phase de transition située à la frontière entre deux états ou deux mondes.
« Beaucoup de morceaux de l’album, que j’ai d’ailleurs hésité à appeler Nuit et jour, évoquent une idée de passage, de monde suspendu, de seuil fragile entre le jour et la nuit. La lumière n’est présente qu’en clair-obscur. »
« Je sors de la nuit », avec ses voix lointaines et psalmodiées en forme de prière, marque ainsi de son empreinte tout l’album. « Il s’agit d’une chanson qui parle d’un retour à la vie, à l’équilibre et à la sérénité, après la tempête. »
« In the Zone », quatrième titre, est construit autour d’une sorte de mantra aérien qui répète de manière mystérieuse : « twilight, in the zone ».
La chanson « Quand j’allais dans les champs », construite autour d’une mélodie sifflée par l’artiste — Alice est une chanteuse, mais aussi une grande siffleuse —, évoque quant à elle une figure de fantôme qui semble revenir à la vie.
Enfin, « Sunrise », qui vient clôturer l’album sur une note plus lumineuse, suggère lui aussi l’idée d’un équilibre retrouvé.
« J’ai vécu ces dernières années une période difficile, marquée entre autres par des disparitions. Cet album incarne donc pour moi comme un tournant, une renaissance. Il s’agit de mon album le plus personnel. Comme pour beaucoup d’autres artistes, la création est une cure. Face au désordre du monde, et de soi, je crois à l’impératif absolu de l’art. Ce qui me maintient saine d’esprit, c’est de faire de la musique. »
FEMME PUISSANTE
Si on retrouve régulièrement Alice Lewis au chant, aux chœurs ou aux claviers de nombreux projets menés par différents musiciens de la scène française — Chassol, Sébastien Tellier, Bertrand Burgalat, Alexandre Chatelard, Le Sacre du Tympan de Fred Pallem —, il est important de comprendre qu’elle est une compositrice, autrice, interprète et productrice accomplie, qui maîtrise désormais seule l’ensemble des étapes de la création, jusqu’au mixage de ce dernier album.
En 2026, on a ainsi pu voir Alice reprendre, dans son studio, « The Man with the Child in His Eyes » de Kate Bush, dans un documentaire consacré à l’artiste britannique — L’Odyssée musicale de Kate Bush, réalisé par Sonia Gonzalez —, une personnalité qu’elle admire et avec qui elle partage une même volonté d’indépendance.
« C’est une femme puissante, qui gère sa carrière comme elle le souhaite, qui s’est imposée comme un modèle pour toute une génération de compositrices et chanteuses, dont je fais partie. »
Alice Lewis sur scène, en live, avec Geoffroy Matsuno aujourd'hui samedi 11 juillet 2026 à 19h à la Topographie de l'Art

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